Je suis morte à Auschwitz et personne ne le voit,  2014 - 2016

A quelques kilomètres des camps de concentration et d’extermination nazis d’Auschwitz Birkenau en Pologne, une vaste étendue de marais fait aujourd’hui partie du réseau Natura 2000, sites européens identifiés pour leur flore et leur faune exceptionnelles.

Dans un ensemble de trois ouvrages intitulé : « Auschwitz et après » Charlotte Delbo, résistante française déportée en janvier 1943, témoigne qu’en ces lieux des commandos disciplinaires, composés d’opposants et d’indésirables assujettis à un programme d’anéantissement par le travail, creusaient des fossés de drainage pour assainir ces marais, puis en fertilisaient les terres une fois asséchées avec des cendres humaines. 

Le travail détourné de son caractère utilitaire jusqu’au non sens, le recours à la terreur dans chaque aspect du quotidien constituaient les rouages d’une stratégie de déshumanisation méthodique. Ce plan, caractéristique des systèmes totalitaires quelqu’en soit l’idéologie, procédait à la déchéance physique de l’homme, à son dépérissement moral jusqu’à ce qu’il soit vidé de désir, de raison, de mémoire, de faculté de penser, visant ainsi l’anéantissement de sa substance humaine.

En mars 2014, je me suis rendue au camp d’ Auschwitz Birkenau pour rechercher ces marais dont parle Charlotte Delbo, j’ai découvert un vaste territoire d’étangs marécageux, traversé par de nombreux chemins, jouxtés par des terres agricoles fertiles entourées de profonds fossés de drainage.

Eloignés de la monumentale infrastructure du camp de Birkenau - sidérante dans son impensable intention et, son inconcevable sur-dimension - ces marais muets et silencieux, dans leur aspect visuel actuel, font écho au sentiment d’absence au monde que fut la vie des survivants, à l’écueil d’une mémoire pétrifiée et à la tâche difficile de décrypter le présent.