2018

- Collection Le Pin perdu, Dominique Marchès

 

2017

- Villa Pérochon CACP, Centre d'Art Contemporain et Photographique, Niort

 

2016

- Fond Départemental d’Art Contemporain de la Dordogne
 

2009

- Fond Départemental d’Art Contemporain de la Dordogne
 

2006

- Galerie Espace Saint-Cyprien - Toulouse
 

2005

- Fond Départemental d’Art Contemporain de la Dordogne
 

2004

- Société Technidata - Grenoble (mécénat d’entreprise)
 

“ Je suis morte à Auschwitz et personne ne le voit” 

 

 

Je me suis intéressée au phénomène totalitaire dans le prolongement d’un travail photographique réalisé pour les Archives de la Dordogne entre 2011 et 2012. Cette commande accompagnait un programme de collecte de la mémoire orale de déportés et de résistants au nazisme durant la Seconde Guerre mondiale. La réalisation de ce projet m’a amené ensuite à me questionner sur les conditions de production et de reproduction du totalitarisme. 

 En effet,  l’ inscription portée par de nombreux objets commémoratifs : « plus jamais ça », frappante par son caractère définitif est à l’origine de cette nouvelle recherche. 

Il m’a semblé que la répétition historique d’évènements totalitaires conduisait à penser a priori « plus jamais ça » comme inopérant.  Les documents et archives tant textuels que visuels concernant cette période de l’histoire ont la particularité d’être qualifiés : d’innommable, d’inimaginable, d’incompréhensible … Ils  sidèrent.  

Aussi, avec la  photographie, j’ai souhaité interroger du point de vue de la sidération ce qui me semblait être  une impuissance à empêcher la machine totalitaire de réapparaître.

Car, si l’horreur pétrifie, qu’il est impossible de comprendre, de nommer, comment est -il possible d’éviter de reproduire ce que l’on ne peut ni comprendre ni nommer ? Dès lors quelle sorte d’illusion permet de croire en « plus jamais ça »? 

En effet, la sidération semble produire un effet d’immobilité, de dépassement de l’entendement, qui paralyse l’anticipation et empêche la vigilance. Y aurait-il donc une nécessité à déchiffrer l’impensable pour comprendre les rouages totalitaires ? 

Une réinterprétation du mythe de Persée, qui pour ne pas se laisser pétrifier par Méduse détourne le regard pour la vaincre, a orienté ce projet photographique : mettre en lumière cette pétrification qui submerge  tout en ne montrant pas pour justement s’efforcer de mieux voir. 

Dans notre mémoire collective le terme Auschwitz est le symbole du processus totalitaire planifié. Pour cette raison, j’ai choisi de travailler en ces lieux tout en y recherchant un moyen de contourner la représentation sidérante du camp.

C’est grâce au témoignage de Charlotte Delbo, résistante française déportée en janvier 1943, que j’ai pu découvrir des lieux où se poursuivait un programme méthodique d’extermination par le travail à quelques kilomètres de l’infrastructure du camp Auschwitz II - Birkenau. Elle écrit que des commandos disciplinaires composés d’opposants y creusaient chaque jour des fossés de drainage pour assainir des marais puis, devaient fertiliser ces terres asséchées avec des cendres humaines. Le recours à la terreur dans chaque aspect du quotidien, le travail détourné de son caractère utilitaire jusqu’au non sens constituaient les rouages d’une stratégie de déshumanisation élaborée.

Je me suis donc rendue en Pologne pour rechercher ces lieux ni répertoriés, ni signalés. J’ai découvert un vaste territoire d’étangs marécageux, traversé par de nombreux chemins, jouxtés par des terres agricoles fertiles entourées de profonds fossés de drainage. Aujourd’hui cette étendue de marais mutique fait partie du réseau Natura 2000, sites européens protégés pour la sauvegarde de leur écosystème. 

Ces  espaces, qui ne montrent pas, m’ont permis de réaliser mon projet avec la photographie. Ainsi, par un recours à l’invisible j’ai tenté de regarder ce qu’on ne voit pas. Parce qu’ ils contiennent l’absence de signes visibles de l’Histoire, ces lieux m’ont permit de me questionner dans ce sens. Un échappatoire à la sidération de la pensée est-il possible ? Peut-on, sinon y échapper, identifier cette sidération, en percevoir l’existence puis la dépasser ? 

Ces étendues vides mentionnent aujourd’hui la tâche difficile de maintenir une pensée vigilante indispensable au « plus jamais ça ». Indispensable, pour tenter d’évincer les mécanismes totalitaires qui, quelle que soit leur idéologie procèdent d’une manière similaire, à savoir la destruction radicale de leurs boucs émissaires, l’anéantissement méthodique de la substance humaine des opposants, l’endoctrinement des populations assujetties.

Ces espaces m’ont également paru produire un écho au profond sentiment d’absence au monde que fut l’existence vidée de vie des survivants, dont témoigne Charlotte Delbo dans son ouvrage « Mesure de nos jours ».

Dès lors, la nécessité de l’écrit s’est imposée pour accompagner ces images détachées d’une représentation directe du sujet. L’oeuvre est donc envisagée comme un ensemble photographique et textuel, l’un est l’autre indépendant et associé à la fois.

« La spontanéité est le plus grand de tous les obstacles 

à l’exercice d’une domination totale sur l’homme.»

 Hannah Arendt, Le système totalitaire. 

Frédérique Bretin

Le titre  de cette série - je suis morte à Auschwitz et personne ne le voit - est une phrase extraite du troisième ouvrage « Mesure de nos jours » de la trilogie de  Charlotte Delbo : « Auschwitz et après » éditée aux éditions de minuit en 1971.

 

 

Dispositif

 

Tirages photographiques jet d’encre au format 100 x 150 cm à bords francs, contrecollés sur dibond. 

4 vidéos,  plans fixes, environnement sonore des marais

Un texte au format variable  mentionne l’Histoire dont ces marais sont dépositaires en creux.

 

 

Frédérique Bretin, “ Je suis morte à Auschwitz et personne ne le voit”

Autre mémoire de l’eau : plan fixe qui n’est pas un paysage. Les images des marais photographiés par Frédérique Bretin se chargent du poids de l’histoire, leur silence est éloquent, comme leur froideur sèche. Ils sont avant tout des miroirs. La photographe est à la recherche d’une puissance d’évocation des lieux et s’affronte à la beauté qui naît de l’horreur.

Elle doit fabriquer la distance qui refroidit mais ne renie pas : observez à quel point ces lieux se donnent comme impénétrable. Ils ne sont qu’un reflet, la dure surface d’une glace. C’est la beauté des linceuls raides qui recouvrent la mémoire.

Michel Poivert, 2018